Numéro spécial médecins en grève

Le mouvement de grève des médecins s’intensifie depuis le 23 décembre. Rencontre avec les représentants de l’UNOF, l’Union Nationale des Omnipraticiens Français et le corps médical des Alpes Maritimes. Une protestation à l’encontre du projet de loi santé 2015 porté par Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes dans un programme mis à jour, le 12 décembre dernier.

 

L’hiver 2015 nait sous le signe d’un rapport de force acide entre professionnels de la santé et majorité gouvernementale, pour un corps médical qui ne décolère pas. Cabinets clos du côté des médecins généralistes. Une nouvelle mobilisation est programmée le 6 janvier. Selon Marisol Touraine, la grève ne complique pas l’accès aux soins.

 

Source image à la Une : La-Croix.com

Pour 58% des Français, cette grève est justifiée.  20%  estiment ce mouvement «tout à fait justifié» mais la population ne comprend pas vraiment le fond du problème. Source photo : La-Croix.com

 

Focus sur une grève initialement programmée du 22 au 31 décembre dernier. Le mouvement s’est en premier lieu étendu à SOS Medecins, le 29 décembre. A la rentrée, lundi 5 janvier, le ton monte, le mouvement s’endurcit par le biais d’un boycott, d’un refus de la carte vitale par les médecins en guise d’outil de pression. Pour faire crouler l’Etat sous paperasse, les remboursements des soins médicaux s’effectueront un temps, dans certains cabinets via l’envoi massif de feuilles de soin (à l’ancienne) des patients français à la Sécurité Sociale.

 

Parmi les mesures gouvernementales les plus contestées: le tiers payant obligatoire généralisé. Pratique répandue en Europe, il limiterait le dépassement d’honoraires fixés par les médecins, selon la ministre de la Santé, ou encore la vaccination des patients pratiquée en pharmacie et par les sages-femmes. «La loi envisage de faire, entre autres, des économies en développant les soins de proximité et ambulatoires, en promouvant les génériques et en généralisant le tiers-payant intégral pour les bénéficiaires de l’assurance complémentaire santé», argumente le ministère de la Santé.

Certains médecins généralistes et urgentistes refusent pour un temps la carte vitale à leurs patients dans une volonté de pression qu’ils entendent exercer sur le gouvernement. A la fin de la consultation, une fiche de soin est remplie à la main, un modèle administratif pénible et lent pour un organisme public, antérieur à l’instauration de la carte magnétique. Un but: noyer la Sécurité Sociale dans un océan de paperasse, de calculs, et de variations de taux manuscrits, pour ralentir le système au même titre que le système pourrait retarder l’ensemble du corps médical dans l’exercice de fonctions professionnelles également «vitales» dans une société urbaine en crise. Conséquence du conflit, le patient ne sera pas remboursé dans les trois jours comme le permet la carte vitale. Le délai du remboursement pouvant s’étaler sur deux mois pendant cette période, jusque-là exceptionnelle.

Laurent Berger, secrétaire général de la Confédération française démocratique du travail (CFDT), «ne soutient pas» le mouvement, a-t-il annoncé lundi 5 janvier sur Europe 1. «Je ne comprends pas, aujourd’hui, le comportement des syndicats de médecins qui disent, en gros, “on veut bloquer la Sécurité sociale”. Je rappelle que la Sécurité sociale, c’est le payeur pour les médecins, donc je ne comprends pas».  Tonalité différente chez d’autres confrères : «Jusqu’à 80 % et 100 % de débrayage dans certains départements et dans certains établissements», saluait la CSMF dans un communiqué diffusé le 31 décembre, au regard d’un «mouvement historique» à la «réussite incontestable».

 

Comment les hôpitaux niçois gèrent-ils la crise ? 

 

Denise travaille au laboratoire de l’Hôpital l’Archet, CHU de Nice, elle raconte: «La grève des médecins a bien sûr eu une conséquence sur le taux de fréquentation des urgences à Nice. Les hôpitaux étaient bondés. Pendant les fêtes de Noël, tout le monde a fuit les urgences. Une amie s’est ouverte la main, elle a préféré aller à la Clinique du Parc Impérial. Mais ils l’ont refusée et redirigée vers l’hôpital Saint Roch», des collines de Nice au centre-ville. Le fonctionnement du laboratoire a lui aussi — légèrement — ressenti la grève des médecins généralistes. «Nous avons reçu beaucoup d’analyses pour les grippes. Certes, c’est la saison, mais c’est aussi parce que les médecins généralistes étaient en grève», explique-t-elle.

Marisol Touraine entend restreindre le déficit de la sécurité sociale en provoquant un redressement de 5,8 milliards d’euros. Source photo : actu95.net

Marisol Touraine entend restreindre le déficit de la sécurité sociale en provoquant un redressement de 5,8 milliards d’euros. Source photo : actu95.net

Dans le domaine de la pédiatrie, «les cabinets des généralistes étant fermés, nous avons connu une période à taux de passage élevé, environ 10% de plus en cette période, ce qui représente environ 250 patients», déclare Marine Corbucci, directrice générale adjointe de l’hôpital de Lenval spécialisé dans les urgences et les maladies infantiles. «L’hôpital n’était pas saturé au niveau des lits, le taux d’hospitalisation était faible durant cette période», nous a confié la responsable.

«Nous avons renforcé les équipes afin de pouvoir gérer. Nous avons surtout reçu des cas de grippes et de gastro-entérite. Souvent, les parents paniquent facilement et se rendent aux urgences. Effectivement pour ce type de cas, l’attente était longue et insoutenable. Mais nous devions gérer d’abord les urgences et les accidents, conformément à la charte des hôpitaux», explique-t-elle. Une décision a été prise quant aux consultations. Des médecins étaient de garde le week-end et la nuit à Lenval. L’intensification des gardes avait pour but de ne pas passer à côté de cas graves, puisque l’hôpital devait gérer près de 260 patients par jour.

 

Tout à commencé en Octobre 2014…

 

L’union Nationale des Omnipraticiens Français (Unof) avait lancé un appel à ses adhérents pour fermer leur cabinet pendant les vacances de Noël 2014 contre le projet de loi santé 2015.

 

Marisol Touraine, ministre de la Santé, a porté le projet de loi santé 2015, le 24 Octobre 2014. Ce texte vise à «refonder le système de santé français», jugé «performant» mais «inéquitable» par la ministre. Le projet sera examiné au printemps 2015 par le Parlement. Il comprend de nouvelles dispositions en matière de santé et de médecine. Des dispositions auxquelles plusieurs syndicats de médecins s’opposent fermement. Parmi les mesures gouvernementales les plus contestées: le tiers payant obligatoire généralisé. Pratiqué dans l’Europe entière, il limiterait le dépassement d’honoraires fixés par les médecins, selon la ministre ou encore la vaccination des patients pratiquée en pharmacie et par les sages-femmes

La réponse de l’Unof ne s’était pas faite attendre. Plusieurs doléances ont été exprimées par le syndicat. «Nous sommes en colère de voir que le gouvernement détruit notre métier», s’insurge Luc Duquesnel, docteur, président de l’Unof. «Nos revendications sont claires. Quand le gouvernement annonce que les patients devront se faire vacciner dans les pharmacies et par des sages-femmes, il fait entrave à la politique de prévention mise en place par les médecins traitants», déplore-t-il, dénonçant par la suite un acharnement administratif de la part du gouvernement.

(DR)

«Demain, avec le tiers payant généralisé obligatoire et ses 400 mutuelles, ce seront des dizaines d’heures de travail administratif supplémentaire, par mois, pour chaque médecin généraliste», s’inquiète le docteur Luc Duquesnel (DR)

 

«Le gouvernement augmente sans cesse nos tâches administratives, si bien que lors de certaines consultations, le temps administratif devient plus important que le temps médical», insiste Luc Duquesnel.

Le syndicat dénonce par ailleurs «des revenus trop bas au regard de la complexité grandissante de bon nombre des consultations». En France, les médecins généralistes bénéficient de la plus basse rémunération dans les pays occidentaux, à savoir 23 euros pour les consultations chez un médecin généraliste et 25 euros pour une visite médicale chez un spécialiste.

Ainsi, 60% des médecins généralistes ne peuvent pas financer un secrétariat physique.

 

Le tiers payant généralisé obligatoire

 

L’un des points le plus polémique et le plus retenu concerne le tiers payant généralisé. Lorsqu’un patient bénéficie du tiers payant, il est dispensé de régler immédiatement le professionnel de santé.

 

«En le rendant obligatoire, on dé-responsabilise le patient. Il a une impression de gratuité et cela dévalorise le métier. Il y a déjà un trou dans le système de sécurité, si c’est gratuit, les patients auront l’impression que cela ne vaut rien. Pour ces raisons là, je suis totalement opposée à ce projet de loi. De ce fait je comprends parfaitement ce mouvement de grève», interprète une étudiante en cinquième année de chirurgie dentaire à Nice.

 

«Demain, avec le tiers payant généralisé obligatoire et ses 400 mutuelles, ce seront des dizaines d’heures de travail administratif supplémentaire, par mois, pour chaque médecin généraliste», s’inquiète le docteur Luc Duquesnel, du même avis.

 

«Les médecins généralistes libéraux sont donc tous concernés, les jeunes, les moins jeunes, les remplaçants, les futurs généralistes… C’est la raison pour laquelle d’autres syndicats de médecins généralistes nous avaient rejoint sans hésitation. Ils ont aussi appelé à fermer leurs cabinets médicaux du 24 au 31 décembre», a-t-il ajouté.

Dans une interview accordée à BFM TV, Patricia Lefebur, Docteur à Paris, souligne une autre conséquence du tiers payant généralisé, d’ordre financière: «Cela coûte 3,50€ par acte aux médecins. Or, en France, on ne peut pas se permettre d’avoir ce type de dépense, alors que les tarifs de consultations sont ridicules par rapport aux autres pays Européens». Beaucoup de paperasse engendrerait une transformation du métier, la médecine s’envisage en France — pour une partie des professionnels — comme une activité «de plus en plus administrative et de moins en moins libérale», à l’égard d’un thème qui divise aujourd’hui les syndicats.

 

NUMERO SPECIAL MEDECINS EN GREVE

SOS médecins : l’interview « grève »

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Propos recueillis dans les Alpes-Maritimes par People Act © PAM 2015 

 


 

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