Margaux Aubin: dialogue avec une amazone

Artiste pluridisciplinaire, nomade, plasticienne, performeuse internationale et photoreporter, Margaux Aubin, humaniste multi sensorielle à la griffe teintée douce-amère, se confie en exclusivité à People Act Magazine après une performance artistique, féministe et militante, réalisée dans les rues d’Istanbul en Turquie, il y a deux semaines. 

 

whOMAN © Margaux Aubin

Istanbul (Turquie), mai 2015: Assistée par la photographe turque Pinar Derin Gencer, concentrée, Margaux Aubin effectue une performance troublante. Une artiste inclassable en quête d’un impact psychologique légitime, social, pacifiste et spirituel. Photo: WhOMAN © Hervé Porcher

 

Rencontre avec une âme forte et solitaire

«Travestie en homme, aurai-je une vie tranquille?»

 

En visionnant WhOMAN, une performance féministe, acte symbolique d’une indignation solidaire réalisée il y a deux semaines par Margaux Aubin, à Istanbul, en Turquie, en collaboration avec Pinar Derin Gencer, photographe et militante féministe turque, je n’ai su trouver les mots — juste des larmes silencieuses au même titre que les femmes et les hommes du public qui ont assisté à cette scène. Comment définir l’émotion et la force de frappe ancrées dans les convictions de cette Femme (avec un grand F) – Ovni (avec un grand Ô), de même que la puissance lumineuse qui transpire de son engagement total, sans brutalité, ni dilemme? Un être pour qui le silence fait rage, un être pour qui le silence fait sens. Si les esprits les plus forts sont les plus silencieux, l’ADN de Margaux Aubin relève bien du caractère de la guerrière, version nouvelle génération.

Effroyable et subtile violence projetée sous une pluie de flashbacks historiques aux effluves nauséabondes, geste symbolique pudiquement voilé mais geste assumé, sans complexe, derrière le message affiché d’un triste constat politique et social universel. Un questionnement: «De l’influence culturelle à l’influence religieuse, comment les femmes ont-elles dû s’adapter aux sociétés au dépend de leur liberté?». Margaux Aubin s’interroge dans le cadre de ses recherches fondamentales et d’une exposition inédite, Ô Féminin, organisée par l’école d’arts L’Orange Bleue à Nice, du 5 au 20 juin prochain, réunissant ses créations majeures depuis 2012, pour la première fois.

 

Abus de pouvoir

 

«Pour survivre dans une société patriarcale, un univers masculin, la femme crée une situation malsaine dans son subconscient. J’étudie la manière dont l’art s’approprie un certain rapport aux cheveux dans notre société contemporaine mais surtout la culture et les religions: les femmes doivent cacher leur cheveux pour ne pas attirer le regard de l’homme. J’appréhende également son rapport à la sexualité.»

 

L’action de Margaux Aubin réside en une insurrection silencieuse, empreinte d’une intelligence subtile, dénuée de mots ou de blasphème, dans un monde où les discriminations et l’oppression s’inscrivent au coeur d’une crise de civilisation proche de son ultime limite. Ici, la résistance mentale de l’artiste au regard de l’état du monde, pénètre sans un bruit le coeur des esprits sous une pluie de larmes. Ici, sur la planète Margaux Aubin, le silence et la nudité, même dissimulée sous une matière chair ou bien plus sombre, ne pourront freiner ni contenir le rayonnement naturel qui émane de ce destin si particulier aux allures d’esprit libre. Plus qu’une citoyenneté universelle d’envergure, à 28 ans, la jeune femme courageuse semble portée par une évidente mais mystérieuse mission. En l’occurrence, la formule reste efficace.

 

«Dieu est un homme blanc aux yeux des gens…»

 

Brillante, Margaux Aubin s’engage avec une intelligence subtile et brave à dénoncer «la condition de la femme, son rôle, sa place, dans les différents textes religieux qui l’ont assouvie au sein d’une société patriarcale». L’artiste emprunte le chemin de l’activisme féministe en vue de transcender le rapport aux normes physiques et sociales imposées par le progrès, où l’importance des apparences engendre aussi le dénigrement — quasi systématique — d’une autre réalité: «le viol, sa culture, corollaire d’une tradition, le tristement célèbre sentiment de culpabilité dans lequel plonge la femme bafouée, soumise au regard de l’homme ou de son propre inconscient, après un rapport sexuel forcé, non désiré».

Comment réagir  à la manipulation d’un système parfois camouflé sous les traits d’une matrice occidentale passive-agressive, face aux nouvelles formes de discriminations sociales?

 

Photographie © Margaux Aubin

« J’ai rencontré Dieu, Elle est noire », suggère silencieusement le sweet shirt de l’artiste devant le mur des lamentations, à Jérusalem (Israël). Autoportrait © Margaux Aubin

 

Autre bataille, la maltraitance et le terrain de la maladie, engendrant une perte de féminité chez les femmes victimes d’un cancer, par exemple, mais également la discrimination du «sexe faible» par l’oppression, la violence, et la censure. «Mon travail évoque l’état de souffrance, de soumission, un formatage mental auquel les femmes ont été réduites, ou se réduisent maintenant d’elles-mêmes, pour assurer leur survie dans une société patriarcale», explique l’artiste. «Une énergie malsaine qui s’est développée dans notre subconscient», au fil de l’histoire. Pour Margaux, la religion revendique un aspect irréaliste, immatériel. «Une évidence: Dieu est un homme blanc aux yeux des gens mais ça n’a traversé l’esprit de personne qu’«Il» puisse être une femme noire?!».

 

Constat

«You are not Alice, and this is not Wonderland»
«Tu n’es pas Alice, et ce n’est pas Wonderland»

 

 

«Une démarche émotionnelle intense»

 

«Pinar Derin Gencer a effectué les démarches auprès des autorités turques pour obtenir l’autorisation de réaliser cette action. J’ai déclaré que la performance avait pour but de démontrer le formatage de l’image féminine, engendré par la mode occidentale. Je leur ai dit que j’avais l’intention de couper mes cheveux pour revendiquer et véhiculer une féminité différente d’un top modèle. J’ai obtenu cette autorisation. Je ne tenais pas à évoquer le terme de la religion avec les autorités, je voulais éviter de trop me justifier. Concernant la pudeur, j’ai aplati ma poitrine au maximum pour la faire disparaitre, et je portais un haut de couleur chair. Je souhaitais, par ailleurs, rendre un hommage aux femmes atteintes d’un cancer», souligne Margaux sur une tonalité plus grave, l’esprit plongé dans une réflexion intense, plus profonde.

 

«Mes performances dénoncent la culture du viol, elles rendent hommage aux victimes d’agressions sexuelles, de mariages forcés, où le formatage de la bonté (féminine) est puisé dans une démarche vers l’autre qui n’est pas réciproque. Il revient à l’homme de maitriser sa puissance sexuelle. La femme n’a pas à dissimuler son corps sur ce motif.»

 

«Avant la performance, j’ai exposé le concept par écrit dans un texte traduit, distribué aux public, surtout aux hommes. Parmi eux, certains paraissaient très sensibles à la symbolique de mon geste (…). Un homme est venu me remercier, il avait des sanglots dans la voix et des larmes aux yeux.»

Au sol, un visage en particulier, figé sur une image, ne quittera ni le regard ni l’esprit de Margaux Aubin avant, pendant, et depuis cette performance, ni la mémoire des personnes présentes ce jour-là. Il s’agit du portrait d’une jeune femme turque, âgée de 18 ans, violée et assassinée, à l’origine d’«une vague d’indignation énorme sur les réseaux sociaux et d’un puissant élan féministe en Turquie à la suite de son assassinat» ; «Le destin de cette jeune fille a ému les turcs (…)», se souvient Margaux. «Un fait assez grave pour que les hommes manifestent en jupes dans les rues afin d’exprimer leur émotion», insiste-t-elle.

Prochaine étape, Margaux Aubin devrait retourner à Istanbul, en septembre 2015, pour effectuer une deuxième performance autour de la condition de la femme et sa place dans la religion sous les angles du mariage forcé, de la virginité jusqu’au mariage, ou encore du conditionnement des femmes à devenir de bonnes épouses.

 

 

En savoir +

 

 Ô Féminin

Exposition

Margaux Aubin

 

Du 5 au 20 juin 2015

 

Ècole d’arts L’Orange Bleue

Accéder au site : L’Orange Bleue

Acceder à la page Facebook de Louis Dolle

 

L’Orange Bleue, école d’arts
2 rue de Jussieu – 06000 Nice
Renseignements : 06 62 29 26 05

 

Propos recueillis par Marion Calviera
People On Air © PAM 2015

 

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