Anna Erelle: «Dans la peau d’une djihadiste»

Anna Erelle, journaliste, a décidé de vivre un mois en immersion «Dans la peau d’une djihadiste» en jouant un rôle sur le net, celui d’une jeune femme volontaire au Sham, le départ au Djihad. Menacée de fatwa par l’État Islamique, la journaliste témoigne de l’organisation des réseaux extrémistes dans un livre publié le 8 janvier 2015 aux éditions Robert Laffont. Enquête au cœur des filières de recrutement par Marion Calviera

 

Depuis près de trois ans, ils sont des milliers à avoir rejoint les rangs de l’Etat islamique (EI) en Irak et en Syrie. Dans neuf cas sur dix, le recrutement s’effectue sur le web. DR

 

Pendant un mois, Anna est devenue Mélanie, autant de journées passées à vérifier les confidences que son «prétendant» – proche d’Abou Bakr al-Baghdadi, calife autoproclamé de l’EI – confie derrière un écran à celle qu’il pense sur le point de devenir sa  «future épouse».

 

«Convertie à l’islam, Mélanie rencontre sur Facebook le chef français d’une brigade islamiste. En quarante-huit heures, il «tombe amoureux» d’elle, l’appelle nuit et jour, la presse de venir faire son djihad en Syrie et dans la foulée la demande en mariage, lui faisant miroiter une vie paradisiaque… De «chat» Facebook en conversation Skype, Mélanie se prend au jeu et commence à préparer secrètement son départ.»

 

Focus sur un  djihadisme numérique

 

«Je faisais délibérément des fautes d’orthographe, mon interlocuteur ne s’est jamais douté de rien.»

 

Après avoir créé un faux personnage, un faux profil sur les réseaux sociaux, Anna Erelle se pare d’un hidjab, emprunte des expressions arabes pour se connecter à un réseau par lequel un combattant sexy à l’allure d’un «métrosexuel» lui vante son grade, tombe amoureux d’elle puis décide d’organiser leur mariage. En moins d’un mois, la reporter se retrouve fin prête au Hijra, l’exode vers l’État Islamique correspondant également à l’émigration des premiers musulmans de La Mecque à Médine, en 622. «Mélanie, (…) je sens que tu as une belle âme, et si tu restes au milieu de tous ces kouffar, tu brûleras en enfer», lui déclare son prétendant.

«J’ai aussi adopté un langage de djeun’s avec un peu d’argot et d’arabe», raconte la pigiste au Figaro. Prêches idylliques, vidéos attrayantes, promesses de prestige aux jeunes caïds des quartiers, pour enrôler leurs soeurs et leurs frères au «Sham», les djihadistes promettent aux curieux avec lesquels ils sont en contact 2.0 «un voyage unique sur cette terre». Autrement dit, la guerre vue d’ «une carte postale», affirme Anna Erelle. Première règle, tourner le dos à ses parents, à ses ami(e)s, aux médias, à la société, à l’Occident ; les recruteurs combattants — experts en communication internationale — insistent : rester en France serait, pour un guerrier d’Allah, la promesse d’une longue agonie, un «cauchemar». Côté terroristes, visiblement, «on vend les mérites et les paysages syriens», précise Anna Erelle.

 

« Lorsque les djihadistes arrivent sur place, ils découvrent que les Syriennes les détestent »

 

Promesse de combattant : vêtements sexy et bas résilles sous la burqa pour les épouses candidates au Djihad

 

Joueurs, les guerriers d’Allah recrutent leurs futures épouses sur le net, «ils les attirent», d’après l’expérience dépeinte par la journaliste. Lorsque les djihadistes arrivent sur place, à la guerre, ils s’aperçoivent que les Syriennes les détestent. «Et ça, ils ne peuvent pas le dire», insiste l’auteure. Alors, ils vantent les «bonheurs» du Djihad sur les réseaux sociaux aux jeunes filles influençables ou admiratives, curieuses du Hijra (départ au Djihad). Il faut dire que sur les photos de profils, certains jeunes guerriers savent se rendre très séduisants.

Les jeunes filles tombent rapidement dans leurs filets. Certaines sont fascinées par la violence, d’autres par l’aspect humanitaire, le sentiment de servir un amour en même temps qu’une cause vendue très «noble». Quels que soient leur âge, la religion, le milieu social, les volontaires au Djihad ont été confronté(e)s à la communication de Daech sur les réseaux sociaux.

 

Dans la peau d'une djih@diste de Anna Erelle. Editions Robert Laffont 2015

« Un explosif autour de la taille, la dernière mode chez les femmes de combattants », expliquent les guerriers à leurs jeunes admiratrices, en mode 2.0, de l’autre côté de l’écran. (Source photo : Le Figaro)

 

Anna Erelle vit désormais sous protection policière avec une interdiction d’écrire sur le thème par le journal qui l’emploie.

 

Argent, mode, high tech, «les guerriers d’Allah ne se refusent rien», explique la journaliste sur le plateau de l’émission Salut les terriens.

 

En France, le chômage attend une grande partie de la société, au regard d’une crise économique carabinée. En Syrie, les volontaires obtiennent la promesse d’une prise en charge communautaire, sans autre souci que celui de la guerre. Il n’y a plus d’avenir pour un Bac + 5, en France, selon les combattants ayant quitté le territoire. En conséquence, les plus solitaires, les plus convaincus, ou les plus faibles, décident de rejoindre la lutte. Mais la journaliste remarque toutefois que certains djihadistes sont encore très attachés aux produits de consommation courante parmi les grands symboles du capitalisme occidental: «mon prétendant voulait que je lui ramène un parfum haut de gamme».

Mariée sur papier, la journaliste doit choisir sa dote puis rejoindre la Turquie où un rendez-vous sera organisé. Ici prend fin l’expérience de l’auteure agissant sous couverture. Un anonymat désormais vital. Menaces, fatwa, après la découverte de cette supercherie, l’État Islamique a lancé contre Anna Erelle un commandement très précis: «Tuez-là à condition que sa mort soit lente, douloureuse, violez-là, lapidez-là.»

 

«Le problème, ce ne sont pas les menaces immédiates, mais les représailles. Il va falloir se méfier tout le temps et vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête». Toujours menacée, l’auteure ne peut dévoiler sa véritable identité.

 

En savoir + => djihadisme 2.0 « hollywoodien »

 

Pour défendre l’Islam contre la nouvelle représentation du prophète Mahomet par Charlie Hebdo, publiée en réponse à la tuerie du 7 janvier 2015, Daech  a répliqué avec un clip vidéo, initialement publié le 20 décembre dernier puis diffusé sur Facebook, le 8 janvier, au lendemain de l’attentat du groupe Al-Quaïda contre la rédaction de Charlie Hebdo. Ce film — format court — visionné par plus de 1.5 million de personnes dans le cadre d’une propagation virale, incite à la poursuite sans concession du terrorisme, a déclaré Le Monde.

Le 15 janvier dernier, une enquête de modération a été réalisée par les responsables de Facebook, à la suite de nombreux signalements (alertes) quant à la diffusion de cette vidéo «appelant à commettre des attentats». Toutefois, les modérateurs du réseau social ont soutenu un point de vue différent selon lequel les images diffusées dans le clip n’allaient pas à l’encontre des standards de la communauté virtuelle. Une conclusion pour le moins surprenante dont atteste Le Monde via «des copies de réponses» que le journal est parvenu à se procurer.

 

Dans la peau d'une djihadiste. Enquête au cœur des filières de recrutement de l'Etat islamique. Auteur : Anna Erelle, éd. Robert Laffont. Parution : 8 Janvier 2015. Nombre de pages : 270. Prix : 18,00 € - ISBN : 2-221-15685-4

« Dans la peau d’une djihadiste. Enquête au cœur des filières de recrutement de l’Etat islamique ». Auteur : Anna Erelle, éd. Robert Laffont. Parution : 8 Janvier 2015.
Nombre de pages : 270. Prix : 18,00 € – ISBN : 2-221-15685-4                                

 

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Marion Calviera © PAM 2013-2017

 

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